« Je sais.
Julien voulait que tu sois protégée sans avoir à supplier qui que ce soit. »
À la mention de mon fils, l’expression d’Hélène se durcit.
« Julien était trop sentimental. »
Je tournai la tête vers elle.
« Fais attention. »
« Quelqu’un doit bien le dire.
Depuis qu’il a rencontré Camille, il a pris des décisions absurdes.
Il voulait modifier la fondation, réduire certains événements, changer les prestataires… »
Elle s’interrompit.
Trop tard.
Je la fixai.
« Comment sais-tu ce qu’il voulait modifier ? »
« Il m’en parlait. »
« Non. »
Je connaissais mon fils.
Dans les derniers mois de sa vie, Julien avait cessé de discuter de la fondation avec sa tante.
Il m’avait dit qu’il voulait d’abord terminer un audit avant de présenter ses conclusions.
J’avais cru qu’il parlait de simples inefficacités budgétaires.
Après sa mort, son dossier de travail avait disparu.
Je balayai la pièce du regard.
Puis je le vis.
Sur une console derrière Hélène, à moitié cachée sous des invitations, se trouvait une chemise cartonnée grise fermée par un élastique noir.
Mon cœur se serra.
Je connaissais cette chemise.
Julien avait la manie d’utiliser exactement les mêmes dossiers pour ses audits internes et d’écrire ses annotations au stylo rouge.
Je me dirigeai vers la console.
Hélène bougea aussitôt.
« Laisse ça. »
Je m’arrêtai.
« Pourquoi ? »
« Ce sont des documents pour la réunion. »
Je pris le dossier.
Elle tenta de le saisir.
Je reculai.
« Depuis quand les documents pour nos réunions portent-ils l’écriture de mon fils mort ? »
Le visage d’Hélène se figea.
Camille s’approcha.
Je retirai l’élastique.
La première page contenait des notes de Julien sur les dépenses de la fondation.
La deuxième présentait plusieurs contrats.
La troisième listait trois sociétés de conseil dont les factures avaient fortement augmenté en deux ans.
En marge, mon fils avait écrit un seul mot en lettres capitales.
LIÉES.
Je levai les yeux.
« Liées à qui ? »
Hélène croisa les bras.
« Julien se faisait des idées. »
« À qui appartiennent ces sociétés ? »
« Je n’en sais rien. »
Un homme près de la table, François Lambert, membre du comité financier, tendit la main.
« Puis-je voir ? »
Je lui donnai une copie.
Il parcourut les chiffres et fronça les sourcils.
« Marc, ces trois sociétés ont facturé presque neuf cent mille euros depuis 2023. »
« Pour quoi ? »
« Conseil événementiel, communication stratégique, coordination de mécénat. »
Hélène haussa les épaules.
« Nous organisons des événements.
Ce n’est pas un secret. »
François continua de lire.
« Deux sociétés ont la même adresse administrative. »
Cette fois, Hélène ne répondit pas.
Je tournai une autre page.
Julien avait entouré plusieurs virements.
À côté, il avait noté : « Vérifier bénéficiaire effectif.
Demander à Papa avant confrontation. »
Une douleur sourde me traversa.
Il avait prévu de venir me parler.
Il n’en avait jamais eu le temps.
« Quand as-tu récupéré ce dossier ? » demandai-je.
« Je ne l’ai pas récupéré. »
« Il était chez toi ? »
« Je ne me souviens pas. »
« Tu te souviens assez bien des chaussures que Camille porte aux galas, mais pas de la façon dont un dossier