J’ai compris que quelque chose n’allait pas avant même que Camille ne lève les yeux vers moi.
Elle était assise au bout d’une rangée de sièges métalliques dans le hall des arrivées de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, son fils endormi contre elle et quatre valises regroupées autour de ses jambes comme une barricade improvisée.
Il était presque dix-huit heures.
Les voyageurs passaient devant elle sans la regarder, tirant leurs bagages, consultant leurs téléphones, retrouvant leurs proches.
Camille, elle, semblait figée au milieu de ce mouvement.
Je revenais de Lyon après trois jours de négociations.
J’étais fatigué, irrité et déjà en retard pour le dîner du conseil de la fondation familiale.
Mon chauffeur m’attendait dehors.
Puis j’avais reconnu le petit sac à dos bleu de Noah.
Je m’approchai.
« Camille ? »
Elle releva brusquement la tête.
Son visage me donna immédiatement la réponse à la question que je n’avais pas encore posée.
Elle avait pleuré pendant des heures.
« Marc… »
Depuis la mort de mon fils Julien, dix mois auparavant, Camille avait cessé de m’appeler Monsieur Delcourt.
Je le lui avais demandé.
Nous avions enterré ensemble un homme que j’avais élevé et qu’elle avait aimé.
La politesse formelle n’avait plus aucun sens entre nous.
Je posai ma mallette.
« Pourquoi es-tu ici ? »
Ses bras se resserrèrent autour de Noah.
Il dormait profondément, sa joue écrasée contre l’épaule de sa mère.
« Hélène m’a demandé de partir. »
Je restai silencieux.
« Demandé ? »
Camille baissa les yeux vers les valises.
« Elle avait déjà fait mes bagages quand je suis descendue ce matin. »
Ma fatigue disparut.
« Recommence depuis le début. »
Elle inspira difficilement.
À huit heures, ma sœur Hélène était arrivée au domaine de Saint-Clair alors que Camille préparait le petit-déjeuner de Noah.
Depuis la mort de Julien, Hélène venait presque tous les jours.
Elle prétendait aider à organiser les obligations publiques de la famille : événements caritatifs, réunions de la fondation, relations avec les donateurs.
En réalité, elle s’était progressivement comportée comme si la maison lui appartenait.
Elle choisissait les menus.
Elle déplaçait le personnel.
Elle invitait des gens sans prévenir Camille.
Elle donnait des instructions à l’équipe de sécurité.
Ce matin-là, elle était arrivée accompagnée de l’intendante et de deux agents.
« Elle m’a dit qu’il fallait parler », raconta Camille.
« Où était Noah ? »
« Dans sa chambre.
Il jouait. »
« Et ensuite ? »
Camille serra les lèvres.
« Elle a dit que depuis la mort de Julien, ma présence créait un problème d’image.
Que je refusais les soirées, que je ne savais pas parler aux journalistes, que ma famille ne correspondait pas au milieu des donateurs. »
Je sentis une colère froide monter en moi.
« Elle a vraiment utilisé ces mots ? »
Camille hocha la tête.
Puis elle sortit de la poche de son manteau une enveloppe froissée.
À l’intérieur se trouvait un billet de train pour Marseille.
Aller simple.
« Elle a acheté ça pour moi. »
« Pourquoi Marseille ? »
« Elle a trouvé un appartement meublé pour un mois.
Elle a dit que ça me donnerait le temps de réfléchir à mon avenir. »
« Et Noah ? »
Camille ne répondit pas immédiatement.
Je compris avant qu’elle parle.
«