je peux t’appeler papa juste une fois ? »
Je sentis ma gorge se serrer.
« Si tu en as envie. »
Elle posa l’appareil dans ma main.
« Alors, papa… écoute ça avant que maman rentre. »
J’appuyai sur lecture.
Des bruits étouffés remplirent le petit haut-parleur.
Une chaise racla le sol.
Puis j’entendis la voix de Nadia.
« On recommence.
Si ta maîtresse te demande pourquoi tu as peur de Lucas, qu’est-ce que tu dis ? »
La voix de Léa répondit trop bas pour être comprise.
« Non », dit Nadia.
« Ce n’est pas la phrase. »
Un silence.
Puis elle reprit, lentement, comme quelqu’un qui fait répéter une leçon.
« Tu dis que tu es mal à l’aise quand tu restes seule avec lui.
Tu dis qu’il se met en colère.
Tu dis que tu ne veux pas rentrer à la maison s’il est là.
C’est compris ? »
Léa renifla.
« Mais il ne fait pas ça. »
La voix de Nadia devint plus froide.
« Ce n’est pas la question. »
Je regardai Léa.
Elle fixait le tapis.
L’enregistrement continuait.
« Les adultes poseront les questions », disait Nadia.
« Tu n’auras pas besoin d’en dire beaucoup.
Mais si tu changes ton histoire, ils penseront que tu mens, et tu sais ce qui arrivera ensuite. »
« Les voitures bleues ? »
« Oui. »
« Elles prendront Lucas ? »
« Seulement si tu compliques les choses. »
Je stoppai l’appareil.
Ma première réaction fut la colère.
Une colère immense, presque physique.
Mais la peur de Léa était plus importante que ma colère.
Je posai doucement le dictaphone sur la table.
« Pourquoi ta mère veut-elle que tu dises ça ? »
« Elle dit qu’il faut que tu partes d’une certaine façon. »
« Quelle façon ? »
Léa haussa les épaules.
« Une façon où tout le monde pense que c’est toi qui as fait quelque chose. »
Je pensai à nos discussions récentes.
Nadia voulait que je vende mon appartement, que nous regroupions davantage nos finances, que j’investisse dans des travaux coûteux pour sa maison.
Elle m’avait aussi demandé de revoir certaines assurances et avait évoqué un accord financier en cas de séparation.
À l’époque, j’avais trouvé cela un peu rapide.
Maintenant, je me demandais si elle préparait autre chose.
« Depuis quand tu enregistres ? »
Léa frotta le tissu de son lapin.
« Papa Marc m’avait donné le dictaphone avant de partir. »
« Pourquoi ? »
Elle me regarda.
« Il a dit que si maman recommençait à me faire apprendre des histoires, je devais appuyer sur le bouton rouge. »
Le mot recommençait fit basculer tout le reste.
« Elle l’avait déjà fait avec ton père ? »
Léa hocha la tête.
Je n’ai pas continué l’interrogatoire.
J’étais infirmier, pas enquêteur, et surtout pas spécialiste de l’entretien avec des enfants.
Je savais qu’en posant trop de questions, je risquais de la pousser involontairement à répondre comme je l’espérais.
Je lui demandai seulement si elle se sentait en sécurité avec moi ce soir-là.
Elle répondit oui.
« Et avec maman ? »
Elle ne répondit pas.
Cela suffisait.
Je sauvegardai une copie numérique de l’enregistrement sans modifier l’original.
J’écrivis ensuite, mot pour mot autant que possible,