moins réfléchir. »
« J’ai réfléchi. »
« Tu diriges cet hôtel. »
« Oui. »
« Tu ne vas pas me dire que tu n’as pas cinquante-cinq mille euros. »
« Je ne t’ai rien dit sur ce que j’ai.
Je t’ai dit que je ne vous donnerai pas cet argent. »
Son visage s’est durci.
Je connaissais cette expression.
Je l’avais vue pour la première fois à dix-neuf ans.
À l’époque, j’avais reçu une lettre de mon école m’informant qu’un paiement important n’avait pas été effectué.
Je pensais qu’il s’agissait d’une erreur.
Mon grand-père m’avait laissé une somme destinée à mes études.
Pendant des années, mes parents m’avaient assuré que cet argent était placé sur un compte sécurisé.
Quand j’avais interrogé mon père, il m’avait fait asseoir dans la cuisine familiale.
Il n’avait pas semblé honteux.
Il m’avait expliqué qu’Antoine avait lancé une petite société avec un ami et que l’entreprise avait accumulé des dettes.
La banque exigeait une garantie supplémentaire.
Mon père avait donc utilisé une grande partie de mes économies.
Sans me prévenir.
« On protège la famille », avait-il dit.
Je me rappelle encore le ronronnement du réfrigérateur derrière lui.
Je lui avais demandé comment j’étais censée payer mes études.
Il avait haussé les épaules.
« Tu travailleras. »
C’est ce que j’avais fait.
J’avais travaillé dans une boulangerie le matin, puis dans un bar trois soirs par semaine.
J’avais obtenu mon diplôme plus tard que prévu.
Deux ans après, Antoine avait eu besoin d’un autre prêt.
Cette fois, mon père voulait ma signature sur un document bancaire.
J’avais refusé.
Il m’avait traitée d’égoïste.
Ma mère m’avait appelée trois jours plus tard pour me dire que j’avais « blessé tout le monde ».
Puis les invitations avaient cessé.
Les appels aussi.
Quand j’avais compris que personne ne faisait le premier pas, j’avais arrêté de courir derrière eux.
À la table du Verlaine, sept ans plus tard, mon père avait exactement la même expression.
« Tu as toujours été rancunière », a-t-il dit.
« Et toi, tu as toujours appelé rancune le fait que quelqu’un se souvienne de ce que tu lui as fait. »
Ma mère a fermé les yeux.
« S’il vous plaît.
Pas ici. »
« C’est vous qui êtes venus ici », ai-je répondu.
Solène remuait nerveusement son verre.
« Ce n’est qu’un prêt », a-t-elle murmuré.
« Alors faites-le établir par une banque. »
Mon père a posé les deux mains sur la table.
« Tu vas vraiment laisser ton frère rater une opportunité à cause d’une histoire vieille de quinze ans ? »
« Antoine n’a pas besoin d’une maison pour accepter une promotion. »
« Tu ne comprends rien au monde dans lequel il évolue. »
Cette phrase m’a presque amusée.
Depuis dix ans, je négociais avec des banques, des entrepreneurs, des architectes, des assureurs, des investisseurs et des fournisseurs.
Mais pour mon père, j’étais toujours la fille qui ne comprenait rien dès que je refusais d’obéir.
« Ma réponse reste non. »
Il s’est alors penché vers moi.
Sa voix est devenue plus basse.
« Je connais Laurent Bessières. »
Je n’ai pas réagi.
Il a cru que le nom m’impressionnait.
En réalité, il m’intéressait surtout de découvrir où il voulait en venir.
Laurent Bessières dirigeait une société